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Lire l'avenir, lier les signes. (II)

Stéphane Habib — Lagrasse, 12 août 2020

Stéphane Habib — Lagrasse, 12 août 2020

Lire l’avenir, lier les signes. Une conversation entre philosophie et psychanalyse.

Stéphane Habib (en conversation avec Mathieu Potte-Bonneville)

C’était le 12 août 2020. Au sortir d’un printemps impossible, au mitan d’un été incertain, le Banquet du livre de Lagrasse avait pris pour thème Lire, lier – misant (comme le fait depuis 25 ans ce lieu incomparable) sur la lecture pour résister à l’opacité de cette année pandémique et aux puissances de déliaison qu’elle avait déchaînée entre soi et les autres, entre soi et soi-même.
Mais dans l’opacité de ce qui nous attend, que déchiffrer au juste ? C’est la question qu’à deux (Stéphane Habib, psychanalyste et philosophe, et Mathieu Potte-Bonneville, philosophe attentif à la psychanalyse) nous tentâmes de parcourir ce soir-là, comptant sur l’écart entre nos voix mêmes pour à l’aveuglette se frayer un chemin. Ce n’était pas un dialogue – mais une tentative disjointe, discontinue, pour interroger quelles raisons nous rendent tour à tour si désinvoltes et si anxieux de lire l’avenir, et à quelles conditions indexer la psychanalyse à la possibilité d’un futur, d’une venue, plutôt qu’au passé et aux dogmes. Et comme il y eut ici et là des prophéties, des inquiétudes, malgré nos efforts conjugués ce fut un dialogue tout de même. — SH, MPB.

Lien vers l’intervention de Mathieu Potte-Bonneville.

Pour René Major.

Avant de commencer, il faut juste souligner ce qui se passe là, maintenant, tout de suite. En prenant la parole.

En prenant la parole, je te réponds, Mathieu. Je commence donc avant de commencer par te répondre. Tu l’as annoncé, je pense que c’est toujours comme ça et même que c’est ça le langage. Toujours déjà une réponse. Avant le savoir de la lettre ou du contenu de quelque réponse.

Ça commence, tu entends, à se compliquer tout de suite. Juste comme ça, en ouvrant la bouche, c’est déjà une folie, le langage. Ça affole la logique, ça trouble dans le logos avec le logos, il faudra y revenir. Je crois que toi comme moi, ne pouvons penser autre chose que la complication et que même c’est un nom de la pensée, la complication.

Donc avant de commencer, je réponds, je te réponds. Mais il va falloir faire vite. Ce sera une réponse sur carte postale d’été que je t’envoie. Tu entends, l’envoi, déjà l’adresse, déjà la structure du langage lui-même : l’adresse.

*

Cher Mathieu,

Je dois et crois commencer par un mot d’abord et qui n’a pas rien à voir avec l’avenir : merci.

 D’emblée, à simplement le prononcer là, maintenant, « merci », on ne pourra manquer d’entendre encore, déjà de nouveau, que c’est une adresse, et que, deuxièmement, pour autant que ça s’adresse, il y va de l’autre, fût-ce de l’autre en moi, fût-ce comme l’écrit Barthes dans Les fragments d’un discours amoureux, « à un fantôme ou à une créature à venir », et fût-ce dans la plus grande indétermination et ça a tout à voir avec ce qui nous lie. Ce qui lie l’une, l’un à l’autre : la plus grande indétermination, le plus étrange non savoir, le plus vaste insu, la béance d’une différence sans préscience.

Un lien de déliaison. Un lien qui préserve l’irréductibilité de l’autre au même. Et donc l’à venir. Le seul lien, peut-être, que je n’entends pas dans le mot aliénation qui le contient. Le seul lien et le plus minimal donc, que nous pouvons commencer à penser. Celui qu’une psychanalyse, précisément, fait en défaisant.

Il y a dans l’adresse et l’autre et ce qui vient, or ce qui vient, la venue de ce qui vient, on l’entend, fait résonner le venir de l’à venir. Faire l’à venir. et encore faire de l’avenir, faire qu’il y en ait, non pas un mais sans doute plus d’un, d’avenir. Non pas faire venir ou précipiter ou anticiper ou calculer et prévoir – tu notes encore le « pré », Mathieu ? mais faire en sorte de frayer, d’écarter, d’espacer, de délier un venir : creuser, ouvrir et passer. Dans un P.S. de ma carte postale, ici, je citerais l’intégralité de ce que Patrick Boucheron nous a appris des ponts et des lieux, le dimanche 9 aôut ? Tu imagines la taille de cette carte ? J’ai peur qu’elle ne passe pas. Dommage. 

Creuser, ouvrir, passer donc, je pense que c’est cela l’à venir et que c’est ce à quoi tient une psychanalyse. Et pour le dire un peu plus nettement encore : quand et si une psychanalyse est opératoire, ce n’est jamais sans ouvrir, sans creuser des passages, sans créer des brèches pour faire de l’à venir.

Cette inquiétude pour l’à venir, disons encore pour la venue de ce qui vient, ce qui signifie toujours en même temps de celles et de ceux qui viennent, qui arrivent et surtout, surtout, celles et ceux qui n’arrivent pas à arriver, même en arrivant ici ou là, ce motif dont je fais ce qui structure la psychanalyse, la lie strictement et à l’éthique et au politique. (Ce qui m’amuse là en relisant ma carte postale, c’est que dans ces quelques phrases, il y a un concentré de tes livres, il suffit de prononcer tes titres : L’inquiétude de l’histoire ; Voir venir – Ecrire l’hospitalité, et puis encore, évidemment Recommencer. Ce qui est amusant, c’est que là où j’essaie de commencer à dire comment je tente de penser la psychanalyse comme psychanalyse à venir, je croise tes fils, les fils des nœuds que tu dénoues, tes motifs d’obsession ou de pensée – quelle différence après tout ? – si bien qu’à la vérité, on aura toujours du mal à dire dans cette conversation entre philosophie et psychanalyse, qui fait le psychanalyste et qui fait le philosophe, et c’est une bonne chose de troubler un peu ces « qui » et les certitudes qui s’ancrent un peu trop facilement dans les noms de nos disciplines supposées. Je ferme cette parenthèse dont l’écriture est celle de la surprise d’une rencontre : autre nom de ce qui arrive et de ce qui vient, n’est-ce pas ?)

  Si la psychanalyse est hantée, travaillée dans ses fondements par ce motif ou cette obsession de la venue et de l’arrivée de ce qui vient, de celles et de ceux qui arrivent, de rendre possible l’arrivée, alors elle se laisse définir comme accueil. 

La psychanalyse ainsi conçue demande un travail interminable d’écritures et de lectures. Pourquoi interminable ? Parce qu’accueillir, c’est toujours en même temps, qu’on le veuille ou non, être altéré par qui et par ce qui vient. Et de cette altération, précisément pour l’accueil, il faut recommencer à inventer la pensée et la langue et les oreilles. A chaque fois. J’insiste, vraiment recommencer à chaque fois.

Ici s’ancre la nécessité d’une refondation incessante de la psychanalyse – toujours pour l’à venir ou la venue. Les pensées ne s’annulant jamais les unes les autres, mais s’ajoutant, se greffant, leur prolifération pourrait bien être le signe ou l’indice de son avenir. Ainsi que la dispersion et le multiple. Ne pas craindre ce qui disjoint et même le penser comme lien. Voilà qui délivre. Voilà qui délie.

 Son avenir serait alors ce qui fait voler en éclats non pas simplement tout dogme, mais toute possibilité d’un dogmatisme en psychanalyse. En effet, si elle ne peut être autre chose qu’accueil de ce qui arrive, et que ce qui arrive altère par son arrivée ce qui l’accueille, à chaque fois tout change, tout est transformé et tout est à recommencer encore. Plus de dogme psychanalytique donc. Le dogmatisme est l’annulation immédiate de la psychanalyse. 

D’autre part, c’est justement l’objet ou l’une des fins de la psychanalyse que d’interroger, de mettre en question, de désédimenter, de défaire, de démonter (tous ces verbes peuvent être considérés comme traduction du verbe grec analuein) un dogme, la position ou l’imposition d’un point de vérité incontestable, en en faisant entendre le fait et l’artefact, l’histoire et la construction de la chose, le système de pensée, le rôle et la fonction.  

Alors oui, il faut le répéter, aussi bien parce que l’oubli de cette chose est courant : il n’y a pas, il ne peut pas y avoir de dogme psychanalytique (ce qui ne veut pas dire qu’il n’y en a pas, mais pour parler dans la langue classique, on peut dire que le dogme analytique est une résistance à la psychanalyse dans ce qu’elle exige. Comme mouvement. Le mouvement analytique, entendons-le désormais non comme l’histoire de ses institutions, mais comme sa nécessaire mutation permanente, l’ouverture de et à l’à venir.) Tu et vous auriez raison de rire en me disant : « pas de dogme en psychanalyse, y a du boulot ! » En riant aussi, je vous et je te répondrais : qu’est-ce qu’on est en train de faire, là, tout de suite, en ce moment même, et surtout : ensemble ? Du boulot !

J’ai une image de cela même que je suis en train de raconter de la psychanalyse comme mouvement incessant et exigence théorique de recommencement infinie pour l’accueil de la venue. Elle m’est apparue à la lecture du Scénario Freud, dont l’auteur est Jean-Paul Sartre. Sur l’histoire, histoire drôle d’ailleurs car il est déjà drôle que John Huston pense à Jean-Paul Sartre pour écrire un film consacré à Freud, de l’écriture de ce film, longue et compliquée, je ne vais pas m’arrêter maintenant, mais vous conseille la préface que Pontalis a écrite. Cette image, c’est la première apparition de Freud dans le scénario. Je lis. 

La scène a lieu dans un hôpital : « Au milieu de la pièce, un poêle de fonte avec un long tuyau qui traverse le plafond. Un homme, vu de dos, est accroupi devant le poêle, d’où sortent des tourbillons de fumée. Sur le sol, près de lui, des liasses de papiers, de cahiers, qu’il prend méthodiquement pour les enfoncer dans le poêle où ils prennent feu. La fenêtre est rigoureusement close et les volets tirés ; c’est la flamme du poêle qui éclaire la chambre. Freud finit par entendre frapper, se lève et va vers la porte. On s’aperçoit qu’il fume un cigare. C’est Freud : vingt-neuf ans, épaisse barbe noire, épais sourcils. Beaux yeux sombres et durs, enfoncés dans les orbites. Il a l’air de sortir du sommeil. Air hébété. Visage noirci par les cendres. » (29)

Sartre ne pouvait pas savoir qu’à présenter ainsi Freud, il attribuait au mouvement analytique son mouvement interminable, et son exigence théorique sans fin. Ce qu’il savait certainement en revanche, c’est cette habitude freudienne de brûler ce qu’il avait écrit. Pourquoi Freud était-il un brûleur de théories ? Parce qu’il en était un grand consommateur, parce que, plus clairement dit, une fois un « quasi-concept » utilisé, « inventé » et utilisé, il lui fallait, pour les besoins d’une pratique dont il faisait la boussole de toute écriture et de toute pensée, en inventer un autre. Parce qu’à chaque nouvel obstacle, il cherchait la pensée nouvelle lui permettant de le franchir. La psychanalyse s’écrit avec des concepts et une langue – donc toujours plus d’une langue, puisqu’elle ne peut cesser de s’écrire et se récrire, se raturer, se brûler et recommencer – à venir. Instable, tâtonnante, boiteuse, fragile, inconnue.

  Et si cette boiterie de la langue était justement la condition de l’accueil de ce qui vient ? Voilà de quoi lire la merveilleuse fin du célèbre texte de Freud : Au-delà du principe de plaisir.

« Ce qu’on ne peut atteindre en volant, il faut l’atteindre en boitant. /Boîter, dit l’Ecriture, n’est pas un péché. »

Le singulier de la psychanalyse se trouve dans ces quelques petits mots. C’est pourquoi, Mathieu, je tente un rapprochement de la psychanalyse avec Foucault qui pourra faire un peu sursauter. Je te l’emprunte, c’est dans la si belle introduction de ton Michel Foucault, l’inquiétude de l’histoire. Je te l’emprunte et je te déplace pour dire la psychanalyse et sa structure d’accueil et d’ouverture à et par l’arrivée de ce qui vient, de cette psychanalyse structurée par l’à venir. Dans un second P.S. de carte postale monstrueuse, j’aurais ici articulé à ce que je viens d’écrire et qui lui doit tant, ce que Jacques Derrida appelle extraordinairement la structure d’une « messianicité sans messianisme ».  Tu me diras, peut-être, ce que ça t’inspire. La chance de la pensée et donc son à venir est la mise en jeu de ces déplacements et altérations, ces greffes de corpus les uns sur et avec les autres, là même où rien ne pouvait laisser prévoir – décidément prévoir – la fécondité de telles greffes. Continuer à « faire des problèmes » comme aurait dit « Patrick Deleuze » ou « Gilles Boucheron », je ne sais plus. Tu écris alors à propos de Foucault:

« Car peu d’auteurs, dans le même temps, s’intéressèrent d’aussi près à la folie, à la maladie, au crime, à l’infamie, à la correction – au titre, non de figures pour une philosophie en quête de métaphores, mais de désastres singuliers, de défaites intimes, de questions sans réponses indurées dans l’ordre des savoirs auxquels elles donnèrent lieu. Peu d’auteurs, de même, répondraient d’un « tout est dangereux » à l’injonction qui leur est faite de proposer des programmes pour l’avenir. »

Etre structurée ou encore hantée par l’à venir, c’est sans aucun doute répondre comme Foucault qu’il n’y a pas de programme pour l’à venir. Qu’un programme sera toujours ce qui amortit et plus justement évite toute venue. Un programme est ce qui ne laisse aucune venue arriver et surgir ou surprendre. Ce n’est pas un détail. C’est peut-être même ce qui aura dérouté avec l’arrivée de la psychanalyse, ou disons avec le surgissement de l’hypothèse de l’inconscient. Il s’agit bien alors de la contribution de la psychanalyse à un lire l’à venir qui ne soit pas une herméneutique, qui même déstabilise et détraque toute possibilité de grille de lecture, un lire le venir de l’à venir qui par là même laisse venir, arriver, ce qui vient mais comme illisible. Je propose, pour faire entendre ce « lire » étrange, une lecture très rapide du titre de Marie Cosnay et Mathieu Potte-Bonneville, leur très beau, très inquiet et très important ouvrage : Voir venir. Le sous-titre a pour nous tout de suite toute son importance, écoutez bien : Ecrire l’hospitalité. Ma micro note de lecture est une question pour notre conversation, Mathieu : s’il y a de l’hospitalité, n’est-ce pas aussi que ledit voir venir doit s’entendre comme un voir venir sans savoir de « qui » peut-être ce voir, sans le savoir de ce qui vient dans ce qui arrive, ni de qui vient ou de qui arrive. Aucun tri, aucun choix, aucune « sélection », aucun critère. (Ici on peut raccorder aisément à ce qui doit former les oreilles de tout psychanalyste, n’est-ce pas, la règle dite fondamentale et son pendant, l’écoute flottante ou attention en égal suspens.)

Ou mieux, un voir venir dont le voir est comme annulé dans son horizon par l’inouïe de la venue de l’arrivante ou de l’arrivant. Autrement dit ce « voir » si complexe n’amortit en rien la surprise de la venue de ce qui vient. Ce voir-là, c’est l’impossibilisation de tout pré-voir, et de tout pré-venir.

On n’est jamais prêt à l’accueil. Le venir de l’à venir, c’est en somme ce qui violente, brusque et brise tout horizon d’attente. Nous en sommes là, donc : un voir ce qui ne se voit pas et un lire ce qui restera illisible, pour autant qu’il s’agit de l’à venir. L’à venir, ce  qu’on ne peut que réduire voire forclore en s’installant dans un savoir. L’à venir, ce serait encore l’un des noms de l’insu. Cet affolement de la logique, Freud justement et très tôt l’a parfaitement compris qui aura fait de la psychanalyse cette théorie inthéorisable et cette pratique « impossible » (c’est de lui ce qualificatif d’impossible ») du ratage. De ce qui cloche, de ce qui ne marche pas, de ce qui boite, vous vous en souvenez. N’oublions pas que l’ouvrage célèbre de Freud, La psychopathologie de la vie quotidienne, consacré à ce que Beckett aurait pu nommer « foirades », autrement dit, les fameux lapsus, oublis et actes manqués, date de 1901, ce qui signifie un an seulement après le coup d’envoi officielle de la psychanalyse avec L’interprétation des rêves. Ce rêve dont on pourrait bien dire qu’il fait toujours effraction dans la vie, ramenant non seulement ce qu’on n’attend pas mais encore ce qu’on s’attendait à ne plus avoir à attendre jamais. Cette trouée de l’horizon d’attente est précisément le mode de manifestation privilégié de l’inconscient. On l’aura compris, une manifestation qui ne se manifeste pas comme telle, comme phénomène dans la lumière et pour la vision, sinon dans un voir l’inconscient inattendu et pour l’oreille. Nul n’a jamais vu l’inconscient, à ma connaissance. Lire l’à venir, en ce sens, et en ce sens précis, c’est ce à quoi tient la psychanalyse. Et elle tient ainsi à ce qu’elle ne peut savoir ni prévoir, elle tient à l’insu. Elle tient à l’impossible. Elle tient à l’inconscient donc.

Encore un petit mot au sujet des métamorphoses, mouvements proliférants, altération de et dans la psychanalyse, c’est l’un des « conseils » donnés par Freud aux psychanalystes. Car dans sa pratique, c’est assez connu, et en vue de la transmission de la pratique analytique, ce dont nous héritons par là même, il ne préconisait pas autre chose que la reprise, le recommencement, la répétition d’un commencement qui ne commence jamais que par recommencer. Oui, il s’agissait de recommencer la psychanalyse avec chaque nouvelle patiente et chaque nouveau patient. Je crois, pour ma part, qu’elle doit se réinventer à chaque nouvelle séance. C’est sans doute une exigence monstrueuse, impossible peut-être, mais c’est la seule chance de déjouer la pétrification d’une pratique pratique comme d’une pratique théorique. Lire l’à venir qui ne s’annonce pas comme tel, c’est donc écrire inlassablement de la pensée. Ecrire la pensée de ce qu’on ne sait pas, puisqu’il s’agit d’écrire la pensée en vue de l’accueil de la venue de qui vient. Quoi que ce soit, quel et quelle que soit le « qui » de ce qui vient. Trouver, inventer, ouvrir l’espace pour ce, celle, celui qui vient. 

Pour que ça vienne, l’attendu doit être déjoué par ce qui arrive. Sinon il n’y a pas d’arrivée comme telle, ou plutôt et plus grave, il n’y a pas d’accueil de ce qui est autre, radicalement autre, c’est-à-dire inidentifiable donc, dans ce qui arrive, et donc pas d’à venir. Ici, Mathieu, si nous en avions le temps, je ferais un raccord long et microscopique avec ce que Jacques Derrida a enseigné de l’hospitalité. Nous aurions discuté de son usage du vocable « inconditionnelle » qu’il articulait à cette hospitalité et je t’aurais sans doute dit qu’on ne peut pas ne pas relever que le petit livre qu’il a consacré à la question est un livre à quatre mains avec la psychanalyste, très regrettée, Anne Dufourmantelle et qui manque, qui me manque, pas seulement mais aussi pour penser à nouveau les fondations de la psychanalyse comme psychanalyse à venir. 

On peut aussi le dire comme cela, maintenant que l’inidentifiable a été nommé, c’est-à-dire ce qui dérange l’identité comme identité de soi à soi, on peut le dire donc avec une portée un peu plus large encore : la psychanalyse est ce qui met à mal, bouleverse voire fait voler en éclats le mythe, la prétention et l’illusion de l’un. Du un de l’origine, comme du un de l’identité. La parole est « désidentificatoire. Ce verbe, désidentifier, j’en fais volontiers un synonyme d’analyser.

Nous n’avons pas quitté ce merci par lequel je croyais commencer et par lequel je finis ma carte postale, je crois. Croyance oui, croyance qu’est l’affirmation de tout commencement car l’adresse qui structure le langage suppose la préséance de l’autre. Tout se passe comme si Jean 1, 1, donc l’ « au commencement était le Verbe », nous apprenait d’abord et avant tout que le logos au commencement annulait tout commencement possible. Je vous le disais, n’est-ce pas, le parler de la parole est ce qui fait voler en éclats l’origine, jusques et y compris la sienne supposée propre.

Et puisqu’on en est au logos, Mathieu et qu’il faut bien que je mette cette note quelque part dans ma carte postale, je me demandais si toi aussi, tu avais noté que ce autour de quoi tournent toutes les paroles de ce Banquet, « Lire/lier », hormis l’heureux jeu avec les lettres, était tout de même en latin ce qui fait le conflit des lectures du vocable « religion ». Je cite le Foi et savoir de Derrida pour finir plus vite :

« (…) d’une part, texte de Cicéron à l’appui, relegere, filiation sémantique et formelle avérée, semble-t-il : recueillir pour revenir et recommencer, d’où religio, l’attention scrupuleuse, le respect, la patience, voire la pudeur ou la piété – et d’autre part (Lactance et Tertullien) religare, étymologie « inventée par les chrétiens », dit Benveniste, et liant la religion au lien, précisément, à l’obligation, au ligament, donc au devoir et donc à la dette, etc. entre homme ou entre l’homme et Dieu. » (57,58)

Voilà donc : Legere, lire, ligare, lier. Et que donc la question du religieux et du politique étaient en jeu, que nous le voulions ou non dans tout ce qui détermine notre propos. La langue ou la structure s’imposent là. Ce qu’atteste, je pense, ton explication avec Spinoza dans le Traité théologico-politique.

Donc et enfin et encore : merci vivement et encore plus vivement cette année incompréhensible, cette année illisible, aux organisateurs du banquet. Avec une insistance affectueuse vers Lucie Combret. Merci de n’avoir pas cédé sur quelque chose de rare, un désir commun, et d’avoir fait exister sous cette forme inventive un lieu, pour parler comme Marx, où rassembler des têtes qui pensent. C’est lui, Marx, qui l’écrit, et dans une lettre, peut-être une carte postale d’ailleurs et pour qu’il y ait encore de l’à venir. Je vous la lis et c’est fini :

« Il devient de plus en plus clair qu’il faut chercher un nouveau point de rassemblement pour les têtes qui pensent vraiment et les esprits vraiment libres. Je suis persuadé que notre projet irait au-devant d’un besoin réel, et en fin de compte il faut bien que les besoins réels trouvent une satisfaction réelle. Je ne doute donc pas de la réussite de l’entreprise, pour peu qu’on s’y mette avec sérieux. »

Stéphane Habib


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