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Out of Africa
Nicolas Sarkozy, l'homme africain et l'esprit d'entreprise.
Posted in Autour du politique 9 min read
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Première publication : Mediapart, 22 avril 2008.

Y a-t-il une philosophie de la colonisation chez Nicolas Sarkozy ? Souvent cité mais pas assez lu, le texte prononcé par le chef de l’Etat à Dakar invite à se demander quel type de pensée soutient, au juste, de telles prises de position ; à se demander, surtout, comment des propos qui semblent inspirés par des sottises d’un autre siècle (sur le « rêve de civilisation des croisés » ou l’imaginaire merveilleux de l’Africain) peuvent communiquer avec le modernisme dont Nicolas Sarkozy se targue. En quel sens y a-t-il là, non la simple reprise d’une antienne coloniale usée jusqu’à la corde, mais l’ébauche d’une rhétorique qu’on pourrait dire, avec un brin de provocation, « postcoloniale » ? Trois remarques, à titre d’esquisse.

Les deux sources

A relire les propos présidentiels, il est frappant de voir comment la lecture du passé colonial puisse visiblement à deux inspirations contradictoires.

D’une part, une inspiration qu’on pourrait dire « individualiste », au sens où la conscience et les actions individuelles y sont déliées de toute inscription historique et collective, chacun n’ayant en quelque sorte de compte à rendre que de qu’il a lui-même vécu et souverainement décidé. A ce registre, appartient l’idée qu’il est vain d’imputer aux générations actuelles les fautes de leurs prédécesseurs (« Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères« ), chaque époque étant exonérée, non des droits de succession, mais bien de la succession elle-même, et conviée à solder l‘héritage. A ce même registre, appartient aussi l’idée l’idée selon laquelle la colonisation, quoique contestable en elle-même, était pleine de types formidables, docteurs, enseignants, etc (« tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs. Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté« ). De même qu’on ne saurait reprocher aux français d’aujourd’hui des torts qui les précèdent, on ne saurait blâmer les colons d’hier pour des fautes qui les dépassaient : dans les deux cas, la responsabilité est exactement mesurée aux frontières de l’individu.

Dans le même temps, les propos de Nicolas Sarkozy puisent leur inspiration dans une philosophie exactement inverse : nettement « historiciste », celle-ci elle réintègre individus, époques et peuples dans le cours général d’un vaste mouvement « civilisationnel », fleuve tempétueux qui les dépasse entièrement. Sur ce registre, en effet, les individus sont censés incarner leur culture ; ce sont des types (« l’homme africain »). Parler de « culturalisme » serait d’ailleurs un peu abusif : non seulement cette pensée est peu soucieuse de précision ethnographique (combien de cultures, au juste, en Afrique ?), mais il ne s’agit pas du tout, en affirmant la dépendance de chacun envers sa culture, de poser une relativité des cultures entre elles. Au contraire : celles-ci, quoique contemporaines les unes des autres (comme dit Lévi-Strauss, les supposés « primitifs » sont aussi vieux que nous) sont rangées sur un axe chronologique, qui autorise à comparer l’Afrique d’aujourd’hui et la Grèce antique. En bref, Nicolas Sarkozy et Henri Guaino, inspirateur de ces vues, s’autorisent comme au bon vieux temps à traduire la géographie dans l’histoire, l’espace dans le temps, les peuples formant une vaste chaîne où l’Afrique est l’enfance de l’humanité (à la fois très jeune et très vieille, donc très naïve et très sage) cependant que l’Europe est à la fois plus adulte (donc éducatrice, et capable de la guider) et plus jeune (donc plus dynamique, et capable de l’aiguillonner).

Evidemment, ces deux grilles de lecture se contredisent entièrement : la première nie l’histoire et les dynamiques sociales, la deuxième les absolutise et y dissout les individus. Mais elles permettent du coup de jouer, selon les contextes et les auditoires, sur les deux tableaux, au point que Sarkozy peut changer plusieurs fois de registre dans le même discours. C’est bien pratique, en effet : d’une main, on peut s’affirmer, face aux critiques, dégagé de toute responsabilité envers le passé, mais de l’autre main se revendiquer dépositaire de la grande histoire de la France outremer. De même on peut disculper les médecins, enseignants et constructeurs de route de leur participation à l’oppression coloniale, au nom de leur libre arbitre et de leurs initiatives individuelles, et cependant rabattre les individus qui peuplent l’Afrique contemporaine sur l’identité immémoriale d’un personnage culturel, « l’homme africain » (de préférence vu à contrejour, sur fond de soleil couchant et alors qu’un vol d’ibis passe dans le lointain – prévoir une musique d’Eric Serra).

Sa petite entreprise

N’y a-t-il là, pourtant, qu’un double jeu incohérent et rhétorique ? On peut, je crois, discerner derrière ces volte-face un principe idéologique plus large. La contradiction que je viens d’évoquer trouve tout de même une sorte de point d’articulation, dans un discours prononcé à Toulon le 7 février 2007 sur le « rêve européen » que firent successivement les croisés, le Saint-Empire, Bonaparte, Liautey à l’assaut du monde. Citons le passage en long :

« le rêve européen » qui jeta jadis les chevaliers de toute l’Europe sur les routes de l’Orient, le rêve qui attira vers le sud tant d’empereurs du Saint Empire et tant de rois de France, le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc. Ce rêve qui ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation… » 

Ce discours est l’un des plus hallucinés, mais aussi des plus intéressants : il revient à dire en effet que la colonisation, dans sa grande dimension historique, a été portée par l’esprit d’entreprise de quelques individus héroïques. S’il y a là une synthèse, elle doit moins à Hegel (pour qui les « grands hommes » sont les instruments d’accomplissement d’une histoire qui les dépasse), qu’à Martin Bouygues : autrement dit, cela revient à affirmer que, peu ou prou, la valeur d’une culture doit être mesurée à sa capacité de produire des individus « entreprenants » (sur le modèle que Sarkozy prétend incarner lui-même), et d’autre part que ce sont ces individus-là qui, dans leur souverain rejet de tout ce qui les précède et les surplombe, font véritablement l’histoire et la société. La contradiction que j’ai tâché d’indiquer trouve bel et bien son assise dans une référence commune au motif central de l’individu entreprenant, comme libre (en amont) de toute attache historique et sociale, et comme moteur (en aval) de toute dynamique historique et sociale. Ensemble, tout devient possible.

(note pour moi-même, dix ans et deux septennats plus tard : il semble que cette dialectique entre l’éloge de la disruption et l’exaltation grandiose des forces supra-individuelles traversant l’histoire – Nation millénaire et tout le toutim – ait survécu à la chute du sarkozysme pour prendre ses quartiers quelques part entre la pyramide du Louvre et le parvis de Notre-Dame. Car au fond, n’est-ce pas exactement cela, une start-up nation ?). Mais retournons en 2008.

De l’assistanat dans l’histoire

Il serait vraiment intéressant, à cette lumière, de relire en intégralité le discours de Dakar, dont on ne cite souvent que le passage sur l’homme africain, incapable d’entrer dans l’histoire. A ces reproches, la réponse de la droite consiste comme on sait à souligner que Sarkozy a aussi, dans ce discours, critiqué fortement les méfaits de la colonisation (ce qui est exact, dans la première partie du texte). Or, si l’on y regarde bien, on s’aperçoit que la principale critique adressée par Sarkozy à la colonisation, est d’avoir en quelque sorte rendu incapable les Africains de faire preuve d’esprit d’entreprise. La phrase-clef du discours de Dakar est, sur ce point, la suivante :

« Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir. »

Autrement dit, s’il y a une faute de la colonisation, elle consiste à avoir empêché les Africains de devenir entreprenants, c’est-à-dire capables de savoir ce qu’ils veulent, de commercer avec les autres et de prendre des risques pour le futur (et l’on n’est pas très loin, remarquons-le au passage, des critiques sarkoziennes de la manière dont l’Etat Français entretient chez ses propres citoyens une mentalité d’assisté). Sous cette égide, la dénonciation des maux infligés par les négriers et l’exhortation des africains à se secouer un peu deviennent l’avers et l’envers d’une même médaille – d’un même appel à devenir entrepreneur de soi, où l’on reconnaîtra le cœur de la pensée néo-libérale.

Là se situe sans doute la principale innovation. Car le jeu permanent entre les registres individualiste et historiciste est une manière au fond éprouvée de maintenir peuples et individus dans leur état de minorité : cela permet de les tenir pour responsables lorsqu’on a quelque chose à leur reprocher, mais de les renvoyer à leur nature supposée et à leur infériorité millénaire si d’aventure ils se hasardent à vous retourner le reproche. Cela en somme n’est pas nouveau. Ce qui l’est davantage, c’est cette réorganisation de « l’œuvre civilisatrice » autour de la figure néolibérale de l’individu entreprenant, au nom de laquelle on défend l’héritage colonial et qu’on exhorte les anciens colonisés d’adopter à leur tour. A cette offensive nouvelle, les parades restent à inventer.

Mathieu Potte-Bonneville


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