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Voix passive et cris de guerre
Entretien avec Avital Ronell.
Posted in Entretiens 12 min read
You can't do that on stage anymore Previous Politiques de la désignation Next

Première publication : Art Press, novembre 2012.

A la question « qu’est-ce qu’être philosophe aux Etats-Unis ? », Avital Ronell répond : « une squatteuse dans la maison de l’Etre ». Devenue la représentante d’une French Theory qui n’est – heureusement – pas plus réellement française qu’authentiquement américaine, Avital Ronell joue avec art du contraste entre les registres de langue, comme entre corpus métaphysiques et interrogations actuelles, pour déceler en élève de Derrida les points aveugles des certitudes présentes et fouiller l’inconscient des Etats-Unis. A travers le portrait d’une subjectivité contemporaine happée par les sollicitations qui l’arrachent à elle-même (Telephone book), par les dépendances (Addict), les puissances de la bêtise (Stupidity) ou la passion de l’épreuve (Test drive), cette philosophe explore ses propres fêlures pour tendre aux autorités politiques et intellectuelles un miroir perturbant. Entretien.

Mathieu Potte-Bonneville : De certains auteurs, on peut dire qu’à les lire, on reconnaît une voix. Chez vous, le lecteur a plutôt l’impression d’entendre des voix : dans vos livres, les discours se superposent – plusieurs versions de vous-même interviennent et se coupent la parole, s’entrecroisant avec les philosophes de la tradition, et vous allez, dans Test Drive, jusqu’à kidnapper Edmund Husserl, pour un long monologue où il lui arrive de parler de vous… Pourquoi cette démultiplication des voix, dans la pensée ?

Avital Ronell : Il faut comprendre que, lorsque je me suis lancée dans ce genre de travail, je n’avais pas de voix, ni aucun espoir d’avoir une voix. J’ai fait mes études avec des maîtres, des gens qui étaient écrasants ; eux n’étaient pas misogynes, mais la tradition, la structure l’étaient. Moi, je me voyais au mieux devenir une sorte de Diotime respectueuse et dévouée, celle qui reste toujours derrière et tâche de recueillir les restes des grands. Je n’ai jamais eu l’impression de pouvoir suivre la trajectoire du génie, du jeune philosophe costaud, capable, musclé… d’un autre côté, immigrée ayant grandi à New-York, j’avais ce côté un peu voyou, il fallait que les autres dégagent quand j’arrivais. Il y avait les deux vitesses à la fois : une passivité radicale, une inquiétude, et en même temps une capacité d’être très agressive – mais pas agressive-normative, toujours un peu ironique, queer, dans une forme de jeu. Il s’agissait de trouver une écriture capable de me révéler un peu, alors même que je ne pense pas qu’il y ait d’intériorité à révéler, à montrer. 

En même temps l’idée de tenir un discours de magistère, de grand maître, serait ridicule, impossible. Pour faire ce que je me sens appelée à faire, il faut toujours que je mobilise quelqu’un qui aurait de l’autorité ou de la légitimité ; c’est à cette condition seulement que je peux effectuer mon travail de destruction, de pollution, et troubler les hiérarchies déjà établies. Comme dans la vie, j’essaie de trouver quelqu’un ou quelque chose, un prestige qui soit absolument increvable, que l’on ne puisse pas mettre en question. Je crois que, du coup, je travaille au moins sur deux registres – parfois sur six ! – mais comme un D.J.. On reconnaît les thèmes, mais déformés, il y a du scratching, du sampling. C’est aussi une manière de jouer sur le rythme : donner à l’écriture un rythme assez rapide, mais introduire des effets-retour, des boucles qui m’autorisent à revenir sur les mêmes choses et les mêmes obsessions dix mille fois, sans m’excuser. L’enjeu est en réalité celui-là : à travers cette vitesse et ces répétitions, j’essaie d’organiser une rebellion contre  la tendance à se contenter du fast-thought, dans une Amérique où tout va très vite, où il n’y a ni lieu ni temps pour penser, où le simple fait de prendre trois heures pour déplier une phrase philosophique ou poétique fait un choc. Heidegger avait déjà noté que la façon d’abréger, de dire C.I.A., U.S.A., de n’avoir que des acronymes pour désigner des entités, constituait un effet de la technologie, de la technique, et détruisait le tempo, le rythme de la pensée. Il n’y a de nos jours aucune patience pour l’incompréhension devant les choses. Du coup, je travaille sur l’ambivalence : pour amener les gens à lire d’une façon presque talmudique, je bâtis un cirque.

MPB : Le jeu que vous menez, sous des apparences  est donc extrêmement sérieux – ou plutôt, il y a dans votre manière de commenter les grands auteurs, un étrange mélange d’irrespect et de sérieux…

AR :En fait, je suis dead-serious, comme on dit en anglais (et cela même, ce respect, cette froideur et cette politesse, sont une sorte de résistance aux tendances américaines à abattre les monuments), mais en me laissant entraîner par Heine, par Nietzsche, par les grands bouffons de la comédie ancienne et de Shakespeare. Je prends cela très au sérieux, de me manifester comme bouffon – cela me coûte, je préfèrerais infiniment être une prêtresse, porter une autorité sans faille. C’est aussi que je me suis sentie tenue d’aller là où sont les figures les plus monumentales, intouchables et inquestionnables. Si je m’étais soumise à la loi du ghetto, si j’avais choisi de travailler sur un auteur « estampillé » comme femme, Ingerborg Bachman ou Sylvia Plath, si j’étais restée à la cuisine, les choses auraient été plus simples – alors que ces auteurs ne sont nullement plus simples ! Mais j’ai commencé par Goethe, et cela a longtemps entravé ma carrière de germaniste. Je suis allée en Allemagne parler de Heidegger, dans de grands congrès peuplés de herren professoren et où j’étais la seule femme, où j’étais traitée comme une freak parce que j’évoquais la figure perverse de la mère, dont ils ne voulaient pas entendre parler dans l’oeuvre de leur cher Martin Heidegger – j’y suis allée, parce qu’il me semblait que ce n’était pas possible, ces congrès sans femmes, sans juifs, qui ne rendent pas compte d’autres mondes et d’autres détresses. Il fallait que je me retrouve là où je n’étais pas la bienvenue, simplement pour détruire quelque chose dans leur complaisance, dans cette certitude d’eux-mêmes qui faisait tant de dégât autour d’eux. 

MPB : On retrouve cette manière d’aller sur le terrain de l’adversaire dans le choix des objets qui ponctuent vos livres : la guerre, la drogue, l’épreuve, l’autorité, le salut… on dirait presque l’agenda de la pensée conservatrice contemporaine.

AR : C’est vrai, je les cherche, ce sont eux qui me fournissent les thèmes, les motifs, les problèmes. Je cours après les gros titres – par exemple, j’ai beaucoup écrit sur Rodney King, à l’époque. Mon travail sur la drogue s’est enclenché lorsque j’ai vu sur la couverture de Time Magazine, un flic taper sur un noir, et le gros titre évoquait simplement la guerre aux dealers ; on comprenait qu’il y avait là une façon de poursuivre une sorte d’ethnocide sans se poser de question. S’il ne tenait qu’à moi, je resterais enfermée avec un poème hittite indéchiffrable ! Mais je me sens obligée de sortir de ma propre nature, pour chercher des problèmes ailleurs. 

Foucault a travaillé sur cette question : qui a le droit, qui peut envisager le risque, le danger impliqués par un certain dire ? Ses remarques engagent à remettre en avant l’idée que la philosophie était, à l’origine, une sorte de street theater, engageant toujours une dimension de performance. Socrate était un voyou, qui a inventé la dialectique dans les backstreet alleys… Pour des êtres timides et sujets à un certain mépris de soi, il faut du courage pour ouvrir la bouche, face à un tyran (qui peut être mon père, mes profs, mes amis parfois) capable à chaque instant de vous décapiter, ou de finir votre phrase à votre place. Encore une fois, il me semble y avoir là une sorte de devoir. C’est aussi une économie presque sacrificielle, épuisante, et j’ai connu des philosophes, des grands, qui ont payé cher leur travail.  Pour Nietzsche, qui était d’une nature timide et réservée, endurer le fait d’avoir à hurler était très coûteux ; il a été le premier à avoir donné, délibérément, son corps à sa pensée, à faire sentir combien penser implique de risquer son corps. Il m’arrive, au milieu d’une conférence, lorsque je suis en train de déplier un énoncé très difficile, de m’interrompre et de dire : « Je suis Joséphine, la reine des souris ! ». C’est une façon de marquer que ce genre de travail m’épuise, que je suis, en tant qu’instrument, un peu trop fragile pour ce que je m’impose.

MPB : Il y a là une position très spéciale chez vous : non seulement vous faites apparaître les fragilités et les dimensions mineures chez les grandes figures que vous interrogez ; mais – comme Joséphine, la souris cantatrice de Kafka –, vous adossez votre démarche critique non à la force ou à l’autonomie de la pensée philosophique, mais à la faiblesse, à la dépendance ou à la stupidity…

AR : La dépendance est un grand motif pour moi, et les illusions sur les possibilités émancipatoires m’intéressent beaucoup également. Au mieux, on peut négocier aux limites des choses ; mais on reste néanmoins dépendant de ce qu’on essaie de mettre en question, de balayer ou surmonter. Cela oblige à pratiquer plutôt le tai-chi que la guerre, à procéder par raids, plutôt que de rêver à une sorte de collision ou de victoire définitive. Cela a à voir, oui, avec la faiblesse, dans le sens que Lévinas a donné à cette notion ; ou cela a trait à la fatigue, comme dans cette conversation de l’Entretien infini de Blanchot où les interlocuteurs parlent du fond de leur épuisement. Il y a là une valorisation de la fatigue, de la faiblesse, au point où Blanchot et Lévinas se rencontrent ; ce ne sont plus les grandes forces énergétiques de la métaphysique qui viennent sur scène changer des choses ou changer le monde. Plutôt se tourner vers ceux qui ne peuvent pas être consolés, les morts d’abord, les absents, ceux que j’aurais voulu aider. Je voudrais tenter des sauvetages même lorsqu’il est trop tard, m’affronter à l’irréparable pour recevoir des spectres une reconnaissance inespérée : comme  celle de Kafka, qui s’est rendu très petit pour opérer des destructions essentielles – j’aurais voulu amener Kafka en Californie ; je crois qu’il aurait aimé ça. Ou comme avec Madame Bovary, dont j’ai essayé de montrer que c’était le premier corps accroché à la drogue, shooté à la fiction, et rabaissé par la critique littéraire. 

Peut-être est-ce lié à cette stimmung, ou à cette low-energy force de femme que je tente de mobiliser. Je ne sais pas si un homme philosophe pourrait commettre des transgressions comme celles que j’opère, dans mon travail philosophique ou mon activisme politique : kidnapper Husserl pour l’obliger à me critiquer (quelle jouissance, soit dit en passant, pour une névrotique obsessionnelle, de se voir ainsi punie !) ; ou me planter devant les cadets de l’armée américaine pour leur demander l’adresse du plus proche bar gay, parce qu’ils seront piégés entre leur homophobie et leur machisme, et n’oseront pas me taper dessus… Lorsque Judith Butler et moi avons présenté notre travail au Centre Pompidou, on a dansé. Je ne vois pas qu’un homme aurait fait Fred Astaire et dansé pour parler de Fred Nietzsche. Cela fait un peu ridicule – mais prendre le risque d’être ridicule, c’est ma fierté. Devoir risquer de se rendre ridicule, c’est une sorte d’impératif kantien. Et qu’ils soient catégoriques ou non, je suis une malade des impératifs.


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