menu Menu
Deadlines (I)
De l'être-en-retard.
Posted in Formes brèves 15 min read
Face au dragon Previous Deadlines (II) Next

Première publication : Vacarme n°76, juillet 2016.
Lire sur le site de Vacarme.

Au soir de sa vie et après la chute du Mur, un vieil homme, rescapé des camps, exilé aux Etats-Unis après guerre, revient à Prague. Il erre longtemps dans la ville, tâchant de deviner la suie derrière les façades repeintes, derrière les stucs colorés les ruelles de son enfance, égarement, vertige, hors le cimetière juif et son carré de pierres hirsutes ce ne sont que grandes enseignes, magasins de fringues chères et franchises mondialisées quand soudain : le miracle ! La petite échoppe de cordonnerie du coin de sa rue est encore là, et au comptoir le petit cordonnier, chenu et blanchi par les ans. Les deux hommes se tombent dans les bras, à mesure que monte la nuit se content l’un à l’autre cinquante ans d’histoire européenne, ayant vieilli somme toute ensemble mais séparés comme les deux côtés du monde, et au terme de la conversation, dans la semi-pénombre, le très vieux visiteur dit c’est incroyable, je me souviens, juste avant les rafles je vous avais laissé une paire de chaussures à ressemeler, j’ai même conservé le ticket toute ma vie regardez, et de sortir d’une main fébrile son portefeuille, et d’en tirer un très vieux rectangle parcheminé dont la couleur se distingue à peine, il fait très noir maintenant, et le très vieux cordonnier fonce dans l’arrière-boutique, revient les larmes aux yeux et dit c’est incroyable, elles sont encore là, et le très vieux visiteur la voix tremblante murmure je peux vous les reprendre alors ? et le très vieux cordonnier répond ah là on a eu un petit contretemps on a été débordés mais elles seront prêtes semaine prochaine sans faute. 

(Bordeaux, « Nuit des idées », 01h40 du matin. Sur la scène une chaise de jardin, dans l’auditorium une quinzaine de personnes, assises pour la plupart sur les côtés ou dans le fond). « Bonsoir à toutes et tous, merci de votre présence, autant vous le dire tout de suite : je n’ai rien de prêt. J’ai eu tout mon temps – et toute la soirée, au point que les conférenciers précédents ont déjà égrené sur des sujets connexes beaucoup des références que je comptais mobiliser et lorsque l’orateur qui passait juste avant moi sur cette même scène a dit, vers 01h20, « nous avons commencé en retard, nous pouvons déborder un peu« , à l’exaspération de voir reculer cette conférence de clôture s’est mêlée la joie de bénéficier d’un petit répit supplémentaire, mais voilà : je n’ai rien de prêt. Enfin rien, pas exactement, on a toujours des choses, mais il se trouve que les quelques propos que je m’apprête à tenir ne ressemblent en rien à ce que j’avais voulu proposer. J’avais pensé, par exemple, vous parler de cela – des « j’avais voulu », « j’avais pensé », et du plus-que-parfait. Le plus-que-parfait, c’est la procrastination arrachée aux irréels du présent, et mise au pied du mur. On peut à ce propos se demander (je digresse, la digression est expédiente en pareils cas) si l’enthousiasme dont la philosophie fait preuve depuis Henri Bergson à l’égard du futur antérieur, ses éloges de tous les  « aura été » lorsqu’ils rejoignent d’un bond le fait accompli, franchissent à pieds joints les obstacles et la frontière de l’imaginable, si toute cette exaltation donc ne vise pas essentiellement à opposer un vigoureux déni au plus-que-parfait, laissant à la littérature le soin de le recueillir comme on glane des bois flottés à marée descendante (ainsi, dans l’incipit d’Un Barrage contre le Pacifique : « Au début, cela leur avait paru une bonne idée, d’acheter ce cheval« ). C’est que le plus-que-parfait ne signale pas tant un écart entre la volonté initiale et les conditions ultérieures de sa réalisation, qu’une flexion intérieure à sa volonté elle-même, et une façon pour celle-ci de se considérer de longue date – depuis toujours, peut-être – comme un lointain souvenir. J’avais pensé vous parler de cela : de la manière dont le retard porte à considérer, avec retard, la résolution initiale dressée comme une silhouette orgueilleuse, efflanquée, parmi ses propres ruines. 

J’avais pensé aussi vous parler de cinéma, ou depuis le cinéma. Le cinéma est adéquat à notre affaire : par sa façon évidemment, on me voit venir, de se faire l’index de ce qui a été ; toutefois, moins que cet après-coup ontologique dont beaucoup ont parlé, m’importe ici la dimension strictement optique du retard cinématographique – la persistance rétinienne, somme toute, ce n’est jamais que l’illusion du mouvement née de l’incapacité d’évacuer un à un les photogrammes au fil de leur défilement, de sorte que l’agitation cinématographique naît d’une coagulation, elle-même liée à ce que nous n’arrivons pas à suivre, à enchaîner ou à suffire. Le cinéma, c’est moins la mort au travail ou la vérité vingt-quatre fois par secondes qu’une certaine limite de temps, perpétuellement posée et repoussée, et dont le franchissement malencontreux suscite l’animation de l’image. Il m’avait semblé de ce fait que le cinéma, disons un certain pas tressautant de l’image cinématographique, serait un allié fiable pour essayer de penser ce qui donne le titre à cette intervention : la deadline, dont il me semble qu’elle gouverne aujourd’hui l’essentiel de nos activités intellectuelles (pour ne rien dire de la façon dont s’est réorganisé l’univers de la production matérielle, flux tendus, juste à temps, etc).

J’avais imaginé, par exemple, que nous pourrions partir d’un certain lapin blanc (Walt Disney, Alice in Wonderland, 1951) dont on sait qu’il détale éperdument au son d’une ritournelle, en r’tard, en r’tard, j’ai rendez-vous quequ’part, entraînant Alice dans sa course, puis se révèle le héraut sonnant trompette pour saluer l’arrivée de la Reine Rouge, dans une conversion à vue de la panique en docilité qui signe l’atmosphère globalement paranoïaque dans la version Disney du conte de Carroll. Si le rêve est toujours à la fois le gardien du sommeil et le tenant-lieu des significations et pulsions refoulées, le lapin d’Alice assume pleinement ces deux fonctions – prenant ici sur lui l’agitation qui autorise Alice à continuer de dormir, reconduisant là comme son lieutenant à la figure terrifiante et castratrice qui n’aime rien tant que de couper des têtes. En ce sens, le lapin d’Alice figure exactement le régime psychique auquel la deadline nous soumet, ou auquel nous nous soumettons à travers elle, régime où notre activité n’advient que d’être à la fois entièrement tendue vers un horizon qu’elle s’applique à différer, et entièrement référée à cet horizon même, horizon qui ne nomme rien d’autre que l’instant de la mort. Il faudrait ici imaginer ce que donnerait traduit l’ordinaire de nos conversations si l’on se piquait sérieusement de défendre la francophonie (« c’est quand, la ligne de mort ? », « tu peux me rappeler la ligne de mort ? »). D’autant que des deadlines, il y en a toujours plusieurs : quand on demande un texte pour le quatre, c’est généralement qu’on l’espère pour le vingt-six, ce qu’anticipe sans nul doute l’auteur de la notule qui au mieux prévoit dès le trois d’aménager en ce sens sa journée du vingt-sept ; ainsi cette diffraction des deadlines vient-elle cribler l’existence, mort « multiple et dispersée dans le temps« , non « point absolu et privilégié à partir duquel les temps s’arrêtent pour se renverser » mais « présence fourmillante que l’analyse peut répartir dans le temps et l’espace » (Foucault, Naissance de la clinique – Citer son auteur de chevet est l’un des trucs les plus couramment utilisés en pareil cas, et qui ne trompe personne.).

Le lapin d’Alice figure exactement le régime psychique auquel la deadline nous soumet, ou auquel nous nous soumettons à travers elle.

Ou bien – pour passer en quelque sorte du fait au problème – je serais allé chercher un autre film, Lost in la Mancha (Keith Fulton & Louis Pepe, 2002), chronique des désastres qui frappèrent le tournage du The Man Who Killed Don Quixote de Terry Gilliam, désastres qui à bien y regarder ont profondément partie liée au retard – retard d’un Jean Rochefort un peu trop âgé pour le rôle et qui tombera de cheval, obligation surtout de tourner le plus vite possible parce que Johnny Depp et Vanessa Paradis ont accepté par amitié de ménager pour le tournage un minuscule trou dans leur agenda hollywoodien et qu’au fond tout part de là, de cette presse, des rapports de vitesse qu’elle introduit dans le tournage (lenteur exaspérante des mises en place, orage subit et coulées de boue, stridence des avions de chasse survolant un décor malencontreusement situé à proximité d’une zone militaire). Et l’on ne peut alors s’empêcher de songer qu’il y a, dans la catastrophe causée par ces précipitations, en tous les sens du terme, une extraordinaire congruence avec le sujet tant Don Quichotte est avec le lapin blanc l’autre héros de la deadline : l’un détalant vers l’horizon fatal de la décapitation et du réveil, l’autre devenant chevalier comme on aurait l’esprit de l’escalier, et chevauchant d’avoir franchi une ligne d’obsolescence ; l’un et l’autre faisant surgir démons et merveilles, chapeliers et géants au fil d’une péremption qu’ils conjurent chacun à leur manière ; l’un cousu dans la doublure de l’autre comme pour blasonner la merveilleuse réversibilité de cette locution française qui, en un sens, dit tout et sur laquelle il nous faudra revenir : courir après. 

J’avais pensé ici m’attarder sur la façon dont Pierre Bourdieu et Michel Foucault, chacun dans leur registre, font du Quichotte la pierre de touche de quelques-unes de leurs notions cardinales, quitte à nommer celles-ci dans des langues elles-mêmes depuis longtemps trépassées, habitus, hysteresis, epistémè, mais il est clair qu’on n’a pas le temps. Avons-nous toutefois avancé d’un pas ? En matière de deadlines, convoquer Don Quichotte nous reconduit à un carrefour : car la question de savoir de quelle manière le chevalier à la triste figure est habité par le retard admet plusieurs réponses, d’inégales profondeurs. La tragédie, ou le burlesque (nouvelle digression : penser le retard, c’est s’installer dans cette zone indécise où l’on ne saurait distinguer le comique du drame, ni la manière dont Roméo et Juliette se manquent d’un cheveu de la façon dont les Dupont-Dupond tombent d’un quai de gare), la tragi-comédie donc vient-elle de ce que les avions volent trop vite, ou de ce que le personnage se hâte trop lentement ? Manière de reconnaître que le rapport à la deadline nous invite à nous situer, tantôt dans une critique sociale du temps, et tantôt dans une anthropologie morale un peu intemporelle. 

Critique sociale du temps : dans son grand livre Accélération (La Découverte, 2010), Hartmut Rosa en propose une version rigoureuse. S’y démontre d’une part en quel sens l’accélération, loin de relever du sentiment simplement subjectif, constitue l’une des dimensions mesurables de la modernité, d’autre part de quelle façon cette accélération constitutive de la globalisation a pour revers inévitable (voire intentionnel) une série de désynchronisations : « l’impossibilité de soumettre les sous-systèmes sociaux à une accélération égale implique le risque d’une désynchronisation et compromet le couplage de leurs structures temporelles, donc leur couplage tout court » (p.369). Rosa détaille longuement ce décalage, dont il note qu’il affecte à la fois la délibération politique, l’intégration sociale et culturelle (du fait de la difficulté à trouver le temps nécessaire à une transmission adéquate entre générations), les capacités enfin de reproduction et de régénération de l’environnement naturel. Il souligne au passage, entre deux métaphores proprement cinématographiques (le « train sans frein dévastant tout sur son passage« , le « char de Jagannah déchaîné« , p.273), combien ce décalage vient paradoxalement rendre le politique incapable de suivre par les efforts même qu’il exige pour rattraper le mouvement : « la politique démocratique et délibérative tend même, dans la société de l’accélération, et justement en raison de la forte dynamique sociale, à ralentir ses processus de formation de la volonté et de la prise de décision » – que la sommation d’aller vite nous laisse encalminés et bègues, Trafic de Jacques Tati (1971) en fournissait déjà la leçon, puisque les tribulations du véhicule révolutionnaire et innovant (un camping-car designé par Monsieur Hulot) tardant à rejoindre la foire-exposition automobile d’Amsterdam et pris dans les encombrements, trouvait son contrepoint dans les catastrophes suscitées par les initiatives de Maria Kimberley, public relations de la firme, pour tenter de combler ce retard initial.

Que la sommation d’aller vite nous laisse encalminés et bègues, Trafic de Jacques Tati en fournissait déjà la leçon.

Il se pourrait aussi, toutefois, que l’être en retard ne date pas d’hier et qu’il soit, non l’effet d’une conjoncture historique transitoire, mais d’une forme d’égarement humain contre lequel nous prévient toute une tradition morale : la deadline ne serait alors, au changement de signe près, que l’ultime avatar d’une profonde incapacité à se donner des bornes propres à circonscrire le champ du désir, et conduisant par là au spectacle fascinant que nous offrons lorsque nous nous ruons vers notre mort avec d’autant plus d’énergie que la ligne en apparaît indéfiniment repoussée. Il vaut la peine ici de citer en long les pages que Jean Salem, spécialiste d’Epicure, consacre au regard consterné porté par les anciens sur l’épopée d’Alexandre : « Du temps, du temps qui nous mène à la tombe, Alexandre semble n’avoir voulu retenir que la fuite : et sa destinée tout entière paraît se ramener à un halètement gigantesque. Avec une rare persévérance, le Conquérant n’a cessé de chercher à gagner du temps. Dans le récit de sa vie qu’Arrien nous a laissé, ce ne sont que poursuites, étapes-record, marches forcées. Ici les barbares sont « abasourdis par la célérité d’Alexandre ». Là, c’est « à toute vitesse » que le Macédonien reprend sa marche pour mieux circonvenir l’ennemi. Aussitôt qu’il eût succédé à son père, dit Plutarque, on le vit « courant rapidement avec son armée jusqu’à l’Istros pour arrêter les mouvements des barbares ». (…) On nous apprend aussi qu’Alexandre tâchait de tirer le meilleur parti du temps le plus banal, de le rentabiliser dans les plus petites occasions – quitte à recourir à des gesticulations, certes spectaculaires, mais somme toute assez vaines : « au cours des marches, quand il n’était pas trop pressé, il s’exerçait chemin faisant à tirer de l’arc ou à monter sur un char en pleine course et à en descendre ». (…) Mais sa mort si précoce et l’immédiat anéantissement de son oeuvre n’en démontrent pas moins l’inanité de son projet. Jamais le sage épicurien n’oubliera la morale de l’histoire » (J.Salem, Tel un Dieu parmi les hommes – l’éthique d’Epicure, 1989, pp.69-70)

Dans cette formidable évocation des exercices de rapidité inventés par Alexandre, se laisse entrevoir un diagnostic : vivre selon les deadlines consisterait à s’imposer des limites partielles, chacune prescrivant d’aller le plus vite possible, mouvement alimenté pourtant d’une illimitation fondamentale trouvant sa source dans une secrète foi en l’immortalité – dépéchons-nous, nous avons tout le temps -, foi dont le surgissement rapide et imprévu de la mort est à la fois la conséquence épuisée et le démenti ironique. C’est pourquoi nous touchons juste lorsque certains films d’action, au rythme pourtant effrené et dont les protagonistes se poursuivent à bord de divers véhicules à moteur, nous laissent le sentiment qu’ils n’en finissent pas : Alexandre, ou l’archéologie de la cascade.

(à suivre – Lire la 2e partie)

Mathieu Potte-Bonneville


Previous Next

keyboard_arrow_up