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Poignées d'amour
Entretien avec Eric Fassin
Posted in Entretiens 20 min read
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Première publication : Vacarme n°41, octobre 2007.
Lire sur le site de Vacarme.

Si la politique n’est jamais indifférente à ses modes d’incarnation, rarement en démocratie le corps du gouvernant aura été mis à ce point en valeur : depuis le 6 mai, barrant le paysage, la silhouette présidentielle fait l’objet d’une médiatisation intensive. Éric Fassin, sociologue et américaniste, en détaille ici les facettes : les modèles qui l’inspirent, la politique de l’affolement dont elle participe, sa manière d’esquisser un nouveau régime des genres et d’exalter la force du désir.

Mathieu Potte-Bonneville : Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, on a beaucoup glosé l’émergence d’un « nouveau style » présidentiel, marqué par une mise en scène du corps différente de celle qui prévalait précédemment — les vacances d’été en furent encore l’occasion, du jogging en T-shirt du GIPN au hors-bord torse nu. En observateur de la politisation des corps, comment caractériseriez-vous cette nouveauté ? D’autre part, faut-il selon vous lui accorder une réelle importance, en lien avec le mode d’exercice ou de légitimation du pouvoir, ou renvoyer ces manières d’être à l’ordre des artifices ou des apparences ?

Eric Fassin : On se souvient peut-être d’une photographie publiée par Le Figaro. Nous sommes en septembre 2005, en amont de la campagne présidentielle. À Évian, Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin se croisent pendant leur jogging, et se tapent joyeusement dans la main. Les corps s’opposent : autant le second est athlétique, autant le premier manque de grâce. Mais qui dépasse l’autre, dès lors qu’ils courent en sens inverse ? En tout cas, c’est la lourdeur qui va bientôt l’emporter sur la finesse, le coureur du dimanche sur le marathonien. C’est en vain que, face à son rival au physique, disons, plus ordinaire, le Premier ministre aura arboré un torse sculptural au sortir de la baignade, au début de ce même mois, à la Baule. En mai 2007, à peine nommé pour lui succéder, François Fillon rejoindra aussitôt Nicolas Sarkozy à l’Élysée en short et chaussures de sport pour un jogging dans Paris.

Le cliché d’Évian, qui devait d’ailleurs être récompensé par un prix, tant il était éloquent, montre le passage d’un régime du corps à un autre. Sans doute l’un et l’autre candidats sacrifient-ils au même rituel du jogging ; mais ce sont deux esthétiques du sport qui s’affrontent : l’aisance passe alors le relais à l’effort, comme le muscle à la sueur. On aurait tort d’en rire, comme si Nicolas Sarkozy subissait cette disgrâce physique relative. Il la retourne en arme politique. Il la revendique — il la donne à voir. C’est ainsi qu’il déclare aux reporters qui le suivent dans sa villégiature américaine, en août 2007 : « Cela ne m’embête pas que vous me voyiez transpirant en train de faire mon jogging. » Entendez : je vous invite à me montrer ainsi. En revanche, il ajoute : « Je ne veux pas que vous écriviez sur Cécilia en famille. Cela relève de ma vie privée. » On notera bien sûr que c’est lui qui fixe aux journalistes la règle du jeu. Mais surtout, il dessine une ligne de partage : si Nicolas Sarkozy veut préserver son épouse en l’inscrivant dans le cercle de la vie privée (c’est d’ailleurs l’argument invoqué dans l’affaire des infirmières bulgares pour refuser son audition parlementaire), ne doit-on pas comprendre en retour que la sueur du Président est dans le domaine public ? Il est vrai que Paris Match affichera sa loyauté désormais sans faille en effaçant d’une photo de vacances un bourrelet peu avantageux ; mais en révélant la correction, L’Express ne va-t-il pas mieux encore servir le nouveau Président ?

Il importe donc de bien comprendre cette nouvelle esthétique, qui nous échapperait si nous nous arrêtions à son caractère inesthétique. À la différence de son concurrent malheureux, Nicolas Sarkozy ne cherche pas à nous impressionner, comme quelque aristocrate du corps ; il viserait plutôt à nous montrer qu’il est comme nous : les mêmes mollets un peu lourds dont nous nous plaisons à revendiquer la solidité, les mêmes poignées d’amour que nous aimons croire confortables. C’est donc une politique de la proximité — l’équivalent masculin de la mise en scène par Ségolène Royal de sa proximité toute féminine avec les citoyens, en plus efficace politiquement.

Mais il y a plus. C’est rompre avec une représentation traditionnelle du corps politique. Plus question ici de distinguer les deux corps du roi — son corps naturel, et son corps politique. Le corps naturel est bien le corps politique. C’est parce qu’il est naturel qu’il est politique. C’est le sens de la fameuse