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Le rêve d'être un lapin
De la disparition
Posted in Formes brèves 5 min read
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Première publication : Vacarme n°3, juin 1997.
Lire sur le site de Vacarme.

Les timides, ça se recroqueville / ça s’entortille / ça se met en vrille / ça rêve d’être un lapin.

Jacques Brel.

1. L’écrivain britannique (et général en retraite, je crois) Richard Adams a décrit au plus juste, non la vie des lapins, mais les puissances et les rythmes de la lapinité. « Une fois, ce fut une effraie qui les survola en silence, si bas que les yeux de Noisette croisèrent ses prunelles noires. Mais, soit qu’elle ne fût pas en train de chasser, soit que la proie lui eût paru trop grosse, elle disparut au-dessus des branches. Il attendit quelque temps sans bouger, mais elle ne revint pas ». Tantôt le lapin est voyant, prophète, comme si Cassandre tenait d’un coup dans une boule de poils refermée et tremblante, puis dans un cri de fuite – un trait filant vers la garenne. Tantôt, la terreur est trop forte, comme au milieu d’une route, la nuit, dans la lumière des phares. Attendre la mort alors, être pris par ce qui arrive sans plus pouvoir bouger, les lapins nomment cela dans le livre : être sfar. Aussi leurs voyages (car les lapins voyagent) se font-ils toujours dans le battement de ces extrêmes, dans la mince possibilité ouverte entre le sauve-qui-peut et la catatonie. « Ils s’étaient déplacés en groupe, ou du moins s’y étaient efforcés : en fait, ils s’étaient quelquefois dispersés dangereusement. Ils avaient essayé de soutenir une allure régulière, intermédiaire entre le trot et la course, et ils avaient eu du mal à la faire respecter. Depuis qu’ils étaient entrés dans le bois, une terrible angoisse (…) s’ils restaient seuls avec leurs pensées, incapables de se nourrir ou de se réfugier sous terre, tous leurs soucis viendraient en foule assaillir leur coeur, leurs craintes ne feraient que croître et ils risquaient fort de s’égailler, peut-être même de s’en retourner vers la garenne » (R.Adams, Les Garennes de Watership Down).

2. Peu d’affections ont donné lieu à autant de contresens et de méchantes caricatures que la timidité. Du timide, on présente ordinairement deux images en miroir. Image de l’introverti qui s’enfonce dans le sol, ne sait plus, ne peut pas, se jette dans des situations qui lui rendent la parole encore plus encombrée et le corps bégayant, foutu, inutilisable. Image symétrique du frustré dangereux occupé à ruminer, dans le fond de sa chambre, de sourds rêves de grandeur, ou pris entre des rangées de livres qui ne remplaceront jamais la vie. Le timide serait alors ce mélange et ce clignotement de Pierre Richard et de Taxi driver, réellement meurtri, peut-être meurtrier. On ajoute d’habitude : ne croyez pas les timides. Ils ne sont si peu sûrs d’eux qu’à vouloir préserver leur moi des morsures du monde, qu’à pratiquer un narcissisme à contretemps.

(Evidemment, c’est idiot, comme est idiote toute interprétation visant à déceler, derrière deux phénomènes d’apparence contradictoire, le jeu d’un manque et d’une compensation).

3. De quoi rêve un timide ? Non des jupes de sa mère – sachant trop que rien ne le protège, et surtout pas sa timidité, et que cela date de loin, de l’époque justement où la phrase « c’est un enfant timide » l’exposait aux feux de la sociabilité. De catastrophes, plutôt, de tremblements de terre, de failles ouvertes à même le ciment et dans lesquelles plonger. Mais de rues, aussi bien, de quatrième étage, de chambres de bonne, de buralistes fantômes, de toute une vie bruissante qui ne mourra pas avec soi, de tous ces lieux où l’on pourrait passer et n’être jamais vu que de dos (l’intense joie liée à cette idée : n’exister que de dos). D’autres fois, au contraire, les timides rêvent d’avoir un visage : la moustache de Nietzsche, le projet de Rimbaud (« je serai oisif et brutal… »). Mais qui ne voit, ans ce cas, qu’il s’agit d’un visage énorme et terrible, d’un masque derrière lequel disparaître et couler comme du rimmel ? Au fond de leurs gouffres mondains comme dans leurs délires d’après-coup, les timides ne veulent qu’une chose, une seule et même chose, très belle et très importante : être quelqu’un, mais n’importe lequel. Etre n’importe qui.

4. On raconte que ceux qui disparaissent, tous les jours, sans laisser d’adresse, refont leur vie ailleurs, souvent la même : nouvelle femme, nouveaux enfants, les mêmes. On prétend y lire un échec. Mais personne, personne ne dit la puissance du moment où, n’étant déjà plus là, ils ne sont pas encore ailleurs. Personne ne sait s’ils parviennent, un court instant, à être des lapins.

Mathieu Potte-Bonneville


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